Le Bloug de Julien Simon, auteur-scénariste

Quand les BB Brunes investissent le Gibus

Ecrit le : 6 mai 2010 | 2 commentaires >
Dans la catégorie : Les machins qu'on lit et qu'on regarde et qu'on écoute | Les trucs qui passent par la tête

Bonjour tout le monde! Un moment que je n’avais rien posté, à la fois par manque d’envie, de motivation et d’inspiration. Mais promis, ça repart. Pour nous remettre en jambes après cet intermède, je vous propose un post écrit il y a quelques semaines déjà, suite à un concert au Gibus où mon ami Francis m’avait gentiment invité. J’avais pris des notes toute la soirée mais je n’avais pas encore « concrétisé » le papier. Mais c’est enfin fait. Donc c’est un peu folklorique, ça parle de neige et de froid, l’action se passe en novembre, mais bon… Vous êtes cool, je le sais. Vous ne m’en tiendrez pas rigueur. Enjoy!!



Pour accéder à la salle, il faut montrer patte blanche.


On nous demande sur quelle liste nous sommes inscrits. Le journaliste qui m’accompagne, par ailleurs ami de longue date, épelle son nom deux fois avant que l’hôtesse d’accueil nous invite à faire comme chez nous.


Au Gibus, c’est un peu comme en Enfer : on commence par descendre les escaliers avant de se retrouver dans la fournaise blafarde d’une salle étriquée. Tuyauteries apparentes comme autant de veines qui strient le plafond couleur de cendre, c’est en suivant les écrans accrochés tous les cinq mètres aux murs qu’on accède au cœur de la caverne. Ce soir, les BB Brunes sont de show-case. Grand bien leur en a pris, d’autant que le dernier album est plutôt sur une bonne pente, c’est le moment de faire plaisir aux fans. Le mot est vite passé, on s’est refilé le plan en quatrième vitesse. La radio a relayé l’affaire, j’imagine qu’elle a fait gagner des places à qui voulait. Maintenant, j’emboîte le pas de mon ami, qui claque des bises au passage au gratin du tout Paris musical. J’en profite pour jeter un œil alentour.


S’il est une chose dont il ne faut plus douter, c’est bien que le rock est avant toute chose une affaire de look. A chaque période ses travers, à chaque décennie ses gimmicks : le jean slim et la bottine cirée remplacent ce soir la tenue hip-hop en vigueur ici depuis quelques années. Le brushing impeccable, le public s’avance doucement vers la scène, sans se presser. Glorifions la taille 38, mes amis, et serrons nos ceintures encore d’un cran. De toute façon, le groupe aura sans doute un peu de retard, alors rien ne presse. D’autant que la frénésie n’est pas spécialement palpable : comme toujours dans ce genre de show-case, l’audience est majoritairement composée d’invités de dernière minute, et les fans hardcore ne seront sans doute pas légion. Quelques pères de famille restés en retrait  jettent un coup d’œil inquiet à la progéniture qu’ils accompagnent. La honte, papa, tu vas quand même pas venir dans la fosse avec moi, non plus. A côté de moi, un blondinet qui m’arrive aux épaules s’enfile un soda dans un verre à whisky. En attendant que l’ambiance monte, nous nous lançons à notre tour  à l’abordage du bar.


Parce qu’on estime le degré de rockitude d’un endroit à la carte des bières qu’il propose, nous regardons la serveuse droit dans les yeux, du genre « on connaît la musique », avant de lui poser la question fatidique, celle qui fâche. La question qui peut renverser la vapeur et foutre une soirée en l’air comme pas deux. Alors quoi, qu’est-ce qu’il y a comme bières, dans ton radasse pourri ?  Elle, sympa, nous décoche un sourire avant de réciter la liste des boissons, telle une litanie depuis longtemps intériorisée, animal automatique. Nous la laissons finir avant de demander depuis quand est-ce que la Smirnoff est une bière. Elle rigole. Cette remarque, on a dû lui faire des centaines, des milliers de fois, et elle rigole toujours, sourire un peu gêné. On a du whisky, sinon, mais pas du très bon, qu’elle dit. Bien. Les choix se restreignent. Alors il reste le vin, la dernière des boissons rock, même si l’aficionado civilisé ne crachera jamais sur un martini bien servi à l’occasion. Il va neiger ce soir, il faut ramener les véhicules à bon port alors pas d’excès : un verre suffira. On ne peut pas se la jouer rock tout le temps.


Le concert tarde à commencer. Installés dans le carré V.I.P. ce soir ouvert à tous, nous nous râpons la gorge contre l’âpreté du vin. On se croirait dans une backroom, les néons blafards nous font plisser les yeux et renvoient des reflets cadavériques sur nos visages. Un peu plus loin, à côté de la scène, un gigantesque boule à facettes répand sur les murs alentour une myriade d’étincelles éclatées, lentement tourbillonnant le long des plâtres abimés. Les écrans diffusent quelques clips, des extraits de concerts du groupe. On ne peut pas dire qu’il fasse clair, mais ça n’empêche pas certains de scotcher avec leurs lunettes noires sur le nez. On vous l’a dit, c’est une affaire de style. Peu importe l’inconfort, du moment qu’on a le look.


Vous n’avez encore rien compris ou quoi ?


Et puis là, quelques cris épars, une clameur monte. Le public s’avance doucement vers la scène. Le groupe est arrivé, mais la moitié de la salle reste accoudée au bar. C’est le problème avec les soirées sur invitation : on ne donne pas les invitations aux personnes qui auraient vraiment voulu y être, seulement à celles qui ont les bons tickets pour passer une soirée au chaud. D’autant que les BB Brunes, c’est un peu une cible facile : s’amuser les dégommer, c’est un peu devenu un sport national du côté du journalisme musical. Pas d’a priori de mon côté : je ne suis pas fan du bazar mais je fais couler, parce qu’il faut toujours laisser aux gens une chance de vous séduire. Nous nous levons et rejoignons la célébration.


Le Gibus est une salle mythique du rock’n roll. A ce titre, elle a accueilli les plus grands, des Sex Pistols à James Brown en passant par Iggy Pop. De par la proximité immédiate qu’elle dégage entre l’artiste et son public, on se plait à regretter de ne pas avoir pu assister ici à un concert des Toy Dolls. Ce soir, il faudra faire avec.


Adrien Gallo s’approche du micro. Chapeau mou piqué à Pete Doherty vissé sur la tête, il salue la plèbe avant d’essayer de la chauffer. Peine perdue. A part quelques égarés, le public en a vu d’autres. Et comme Saint Thomas,  il veut voir avant de croire. Enchaîner sur le premier morceau, voilà qui semble une bonne idée. On voit passer une gamine avec un casque antibruit sur les oreilles, genre chantier de construction en plus mignon : elle s’enfonce dans la foule avant de disparaître. Maintenant que tout le monde est là, et si ça ne fait rien à personne, on va pouvoir commencer.


Les guitares claquent, le son est nerveux malgré quelques problèmes de micro qui rendent la voix du chanteur presque inaudible, et les paroles indéchiffrables, malgré toute la bonne volonté du monde. Ça ne fait rien, je ne suis pas déçu. Il y a de l’idée. Evidemment, ce sont des branleurs. Comme tous les groupes de leur âge, on a juste envie de leur donner des claques : n’empêche, je commence à hocher la tête. Mince ! Voilà que je tape du pied, aussi. Les morceaux s’enchaînent les uns à la suite des autres, tube sur tube en somme. Je reconnais des airs, je fredonne même quelquefois. Il y a encore quelques heures, si on m’avait dit que je fredonnerai « Houna » le soir même à un concert des BB Brunes, je ne l’aurais sans doute pas cru. Je l’aurais peut-être même mal pris. Ils ont beau être énervants, ils assurent, les bonshommes. Ça ne révolutionnera rien, mais ça a le mérite d’être audible, et pas qu’un peu. Exit les morceaux longs, ici, tout est sectionné par tranche de 2’30’’, à l’ancienne, de la set-list au cutter comme on les aime. Il fait de plus en plus chaud ici, non ? Je suis tellement pris dans l’histoire qu’au final, je ne fais même pas attention au type qui me donne involontairement des coups de coude depuis vingt secondes, juste à ma droite.


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Le morceau se termine, je tourne la tête. Philippe Manœuvre, la lunette malicieuse, me décoche un sourire comme il en a le secret, l’air de dire « ils assurent, les gamins, hein ? ». Difficile de le contredire. D’ailleurs, je ne dis rien, je me contente de rendre le sourire. Ça veut tout dire, non ?


Manœuvre, c’est un peu le spectre du Gibus, l’esprit du rock qui tourne autour de votre verre en attendant que le DJ se décide enfin à passer un bon vieux MC5. Ici, Philou est à la maison, comme un poisson dans l’eau. Ses lunettes noires, impénétrables, c’est un peu son masque de plongée : à la fois incognito et parfaitement reconnaissable, il se glisse dans la foule et se nourrit des applaudissements, des cris des filles qui reprennent un refrain. Les BB Brunes, c’est un peu une filiation évidente. Une sorte d’aboutissement. Ou un genre de commencement. Les biographes décideront. Profitant d’une éclipse momentanée de mon attention, Philou se carapate et disparaît. Je pars à sa recherche.


Je le retrouve un peu plus loin, sourire nettement moins prononcé, juste à côté du bar. Un type qui a l’air de tout, sauf d’un amateur de bonne musique, lui passe un bras autour du cou tandis qu’un pote à lui prend le couple en photo avec son téléphone portable dernier cri. Philou est gêné, mais se plie au jeu de bonne grâce. Bonne pâte, aussi. La moitié du public présent ce soir s’imagine sans doute que Manœuvre, ce n’est qu’une tronche marrante à la télé, juré cathodique dans un télé crochet populaire et quelquefois éclairé. La télé vous bouffe tout cru, c’est bien connu. Phil s’éclipse encore, loin des photographes amateurs, et retrouve quelques amis, des spectres comme lui, des résidents à jamais.


Dans les toilettes du Gibus, il y a un grand noir qui vous dévisage quand vous entrez. Suspect. Jeune. Je t’ai à l’œil, toi. Okay, je n’y vois aucun inconvénient du moment que tu me laisses pisser. D’autant que tout le monde saute autour de la scène à l’heure qu’il est, et je suis sans doute le seul à penser à l’éventualité de soulager un besoin naturel à ce moment. La situation est tendue. Electrique. Je m’essuie les mains à deux pas de la longue silhouette filiforme, juchée sur un tabouret de bar. Je ne suis pas un client sérieux pour ce genre de déboires, crois-moi, mon pote. Et puis à la réflexion, mon ami de toilettes a l’air plutôt blasé.


Le temps de redescendre en salle, le concert se termine. Quelques morceaux qui s’étiolent comme un soleil de mars, et puis c’est fini. Tout le monde remercie tout le monde, le chanteur en premier, qui soliloque moins bien qu’il ne miaule sur scène. Ce n’est pas clair, mais il y a de l’idée.


Et tandis que la Manœuvre team, blazer en cuir sur les épaules et Ray-Ban vissées au casque, s’emploie à  redonner son lustre à un endroit qui l’a un peu perdu, la salle se rendort, après un bref réveil. Ici, c’est un combat qui a lieu. Un affrontement à mort, à coup de santiags en croco et de cheveux huilés, entre la vieille et la nouvelle génération. Si le rock semble aujourd’hui plus sage, moins sale et plus poli, c’est aussi parce que les rêves des enfants se sont transformés. Les exégètes diront s’il s’agissait là d’un meilleur ou d’un pire.


Pour l’instant, c’est l’heure que le rock n’roll choisit pour retourner au lit.

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2 commentaires

  • Lucile dit :

    aaah…ça fonctionne toujours si bien les billets de m’sieur Julien ! Encore, encore !

  • Etienne dit :

    Tu as vu Philippe Manoeuvre… Je suis Fan… no je plaisante welcome to the Show bise.

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Bonjour ! Je suis un jeune auteur/scénariste de 28 ans, installé à Paris.

Après des études de cinéma, et plus particulièrement de réalisation, j’ai décidé il y a plusieurs années de poursuivre mon exploration des différentes facettes du métier de raconteur d’histoire à travers l’écriture. Depuis, je surfe sur les différents modes d’expression dramatique que sont le scénario, la pièce de théâtre mais aussi la nouvelle et le roman. Vous trouverez sur le site une sélection de quelques uns de mes écrits, ainsi que des extraits téléchargeables. Vous pourrez également consulter mes projets de scripts ou de romans en cours. N’hésitez à venir jeter un œil sur le blog, où vous pourrez suivre mes péripéties en temps (presque) réel !

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