Le Bloug de Julien Simon, auteur-scénariste

Quand on veut changer deux ou trois trucs dans son adolescence…

Ecrit le : 11 janvier 2010 | 9 commentaires >
Dans la catégorie : Les trucs qui passent par la tête

Je ne vais pas vous faire le coup des excuses bloguesques parce que mince, ce n’est quand même pas ma faute si Noël est pour moi une période assez chargée niveau boulot…  Et puis je n’avais pas que ça à faire, de taper mes états d’âme sur un clavier (un clavier de Mac Book, notez, parce que le Père Noël est passé – en la personne de mes parents – et m’a vraiment gâté… C’était tout de même la moindre des choses après que le Cavalier de l’Apocalypse soit passé lui aussi et qu’il ait saccagé mon IPhone ET mon PC… Entre parenthèse, chapeau Apple pour le service après-vente, IPhone échangé en 5minutes directement au Apple Store… ça a fini de me convaincre, s’il le fallait encore, que c’était une excellente chose que de passer sur Mac… Voilà, fin de la parenthèse. Elle était pas mal, celle-là, non ?) Donc, disais-je avant d’être encore une fois assez grossièrement interrompu par moi-même, je ne vais pas m’excuser de ne pas avoir écrit pendant un mois, parce que je ne suis pas une machine, sauf dans certains de mes rêves.  Et puis j’étais fatigué… et puis il y avait du boulot… et puis… et puis… Non, ce ne sont pas des excuses, bande de menteurs… Ce sont des prétextes. Bref…


C’était un soir solitaire où les brumes des souvenirs se mêlaient aux bulles du Coca Cola posé sur la table basse. Un de ces soirs moroses où la télévision semble ne s’adresser qu’à vous, et où une vieille guitare apparaît comme le seul moyen d’échapper au sinistre vide qui envahit  un appartement à peine chauffé. (rajoutez la tuberculose et vous obtenez un poète maudit du XIXème siècle)

Bref…

Non, en fait, ça ne s’est pas vraiment passé de cette façon.

Ça aurait pu, remarquez.

Mais là, il y avait juste un très bon ami qui était passé à la maison pour manger un chinois (très bon livreur, je vous filerai l’adresse un de ces quatre, ils livrent dans de petites boîtes en carton avec anse, comme dans les séries new-yorkaises… et en plus, c’est vraiment bon). L’ami en question étant plutôt doué niveau musique – ne le dites pas trop fort parce qu’il pourrait prendre la grosse tête (comment ça, il l’a déjà ?) – ce dernier se met à gratouiller ma chère guitare en improvisant quelques morceaux de son cru. Oui, c’est assez énervant, les gens qui utilisent un instrument de musique avec aisance. Ça nous ramène à notre pauvre condition de mortel, face aux génies que sont les gens qui ont été contraints par leurs parents de pratiquer le solfège à cinq ans.

Et voilà qu’Obi-Wan (afin de préserver son anonymat et d’ajouter un peu de clarté à l’ensemble) se met à gratouiller Rape Me de Nirvana. Alors là, mon sang ne fait qu’un tour. Mes yeux se fixent sur les doigts du Jedi tandis que mon cerveau, engourdi par les brioches chinoises, s’acharne à essayer de retenir les accords.


OBI-WAN : Tu sais, j’emballais un max avec ce morceau, au lycée… En fait, pour être honnête, je les emballais toutes.


MOI : Comment ça, toutes… Tu veux dire TOUTES ?


OBI-WAN : Toutes….


La soirée se termina comme elle avait commencé, par deux bises sur les joues.

Et tandis qu’Obi-Wan, encapuchonné dans son manteau d’assassin, regagnait ses pénates, je m’asseyai sur le canapé et tentait de reproduire, avec succès, le morceau emblématique. J’en tirai, je l’avoue cher lecteur, une satisfaction non dissimulée qui dura bien une heure. Une heure à gratouiller les quatre mêmes accords, à réécouter la chanson en boucle…  à la jouer même en duo avec Kurt Cobain, live from Hell 2010. Bref, à rêver un peu tout seul, avant d’aller me coucher.


Gordon et Fils (première partie)


J’imagine que ma vie aurait pu être différente si j’avais su jouer de la guitare au lycée. Pas énormément différente, juste… légèrement différente.


Déjà, j’aurais acquis le charisme inhérent à tous ces beatniks chevelus qui jouaient sur les bancs, dans la cour du bahut. C’est pas compliqué, ils avaient toujours une horde de fans hystériques autour d’eux,  un blouson en jean et ils ne s’exprimaient que par monosyllabes : vous vous souvenez d’eux ? Je les ai longtemps jalousés, d’autant que lorsque par un coup du sort je parvenais à me saisir d’un de ces maudits instruments, je n’arrivais à produire que des ploc-plocs disgracieux et pas du tout charismatiques.


Bref, ça n’allait pas.


En même temps, à quinze ans, est-ce qu’il y a seulement quelque chose qui tourne rond ?


Ce serait formidable de pouvoir revenir à cette époque, dans le corps que l’on occupait à ce moment (sans les boutons et les appareils dentaires, tout de même) mais avec notre cerveau d’aujourd’hui. Avec notre culture, notre répartie, nos facultés diverses qui se sont incrémentées (normalement) au fil des années… la vache, ouais, on pourrait frimer un max.


Déjà, je monterais un groupe. Sûr.

J’en ai toujours rêvé. Le groupe de rock du lycée. Avec moi à la guitare qui jouerait Rape Me en guise d’introduction aux festivités. Ensuite, bien entendu, je jouerais des compos. Des trucs vachement personnels et torturés, des trucs d’ado quoi, mais des trucs classe. Pas seulement mus par ce genre de sentiment d’extériorisation de mal-être qui vous pousse à exhiber ostensiblement un exemplaire racorni des Fleurs du Mal (Baudelaire, qui sans doute fut lui-même un adolescent pas super glamour) dans votre poche de manteau. Alors le bouche à oreille commencerait. Les gens, d’abord méfiants, sceptiques, finiraient par s’amasser devant la salle de répétition où mon groupe et moi répéterions tous les midis, après le passage à la cantine (salle 12B, la même que le cours de dessin, les potes). Une aura de mystère nimberait chacune de nos apparitions. Les filles qui auparavant riaient sur mon passage se battraient dans les couloirs du bâtiment F pour ne serait-ce qu’effleurer un pan de ma veste (ah non, ça, c’est Franz Liszt).  Et bien sûr, nous serions invités à animer la fête de fin d’année, au cours de laquelle nous dédicacerions les photos de classe.

Tout ça, bien sûr, juste avant d’être remarqué par un grand impresario (dont le fils partageait le même cours de bio que nous et qui avait par hasard entendu un de nos morceaux que le fils en question écoutait religieusement dans sa chambre, sur un vieil enregistrement cassette dans un Walkman à piles) qui nous signerait en major (mais tout de même avec une totale liberté artistique, hein, bien sûr, on ne serait pas les Worlds Apart)  et nous ouvrirait les portes d’une reconnaissance mondiale avant la barrière fatale des 20 ans, où sonnerait le glas de notre jeunesse en même temps que celui de notre climax artistique et musical, et…

Comment?

Ah pardon, je m’étais égaré…

On se perd vite dans ce genre de rêverie.


N’empêche, vous rigolez, mais vous aussi, vous rêveriez de recommencer votre adolescence. De réussir partout où vous avez échoué.

Vous rêvez, par exemple, de balancer une réplique cinglante au gros Bertrand qui vous avait dit en rigolant que votre nez ressemblait à une patate.  Un truc du genre « toi-même », mais en mieux, en plus subtil. Bien sûr, à la place, vous vous êtes contenté de rougir et de partir en courant. Mais vous avez une seconde chance. Collez-lui une baffe, mettez-lui une bonne grosse honte devant la classe entière… Si, si, vous pouvez ! Essayez un peu. Bon, il fait trente centimètres de plus que vous, c’est sûr. Mais du coup, vous offrez une moindre résistance au vent, ce qui devrait vous faire courir plus vite lorsqu’il se lancera à vos trousses.


Oui, nous rêverions tous de recommencer une ou deux choses.


Déjà, nous rêverions tous de nous être habillés autrement. Il fut un temps où je cumulais chemise de Parker Lewis, jeans trop courts et santiags. A l’époque, je trouvais ça drôlement classe. Mais je devais être le seul. J’ai commencé à avoir une conscience vestimentaire à partir de la première : autant dire que ça peut expliquer le désert sentimental qui avait régné jusque là. Je ne faisais pas partie du clan des cools. Je n’en ai jamais fait partie, sauf peut-être sur la fin, en terminale, où j’ai rejoint le clan des artistes qui ne se mélangent pas avec la plèbe à la récré et qui se moquent des gens qui ont pris l’option foot en cours de sport (et qui par la même occasion se retrouvent bien malins lorsqu’il faut faire une pirouette sur un tapis de sol en cours de gym). Mais avant ça, j’étais plutôt dans le clan des pas-de-clan-débrouille-toi.  Ça m’aurait bien aidé, à l’époque, d’avoir une conscience critique et un sens aigu du cynisme morbide et drôlatique.


Oui, nous rêverions tous d’avoir écouté d’autres musiques (oui, j’ai écouté les Spice Girls). Oui, nous rêverions tous d’avoir été populaire, d’avoir eu de l’humour. Nous rêverions d’avoir eu les bons tee-shirts (Nirvana et Guns n’Roses, et pas Waïkiki ou Fido Dido) , d’avoir eu les bonnes chaussures. D’avoir eu des fringues bien coupées, d’avoir su jouer d’un instrument. D’avoir eu un talent plutôt que d’avoir eu des pellicules, d’avoir eu une particularité physique. D’avoir été beau gosse, tout simplement. Ou d’avoir eu la présence d’esprit de répondre la bonne chose au bon moment.


Ça me rappelle ce sinistre jour où, assis sur un banc en compagnie de mes amis artistes, nous vîmes arriver une bande de mecs plutôt cools dans notre direction.

Vous aussi, vous les connaissez.

Déjà, ils sont tous beaux. Aériens et félins, ils semblent se déplacer par l’action même du vent. Fils tressés d’air, les cheveux longs ondulent au ralenti sur une musique céleste qui n’est pas sans rappeler la bande originale de Virgin Suicide. Leurs habits leur vont bien, les filles soupirent à leur passage. Nous les maudissons autant que nous les aimons désespérément. Et ils viennent nous voir, nous, les artistes boutonneux qui jouons à faire des films de vampire pendant les intercours avec une caméra VHS. NOUS !

Je me redresse sur mon banc et me retourne nonchalamment (c’est la clef, les amis, la nonchalance. Ayez l’air nonchalant, vous serez un ado cool). Ils sont déjà presque là. J’entends la musique des cieux envahir notre espace, transformer notre air en une soupe délicieuse. Je salue, mes amis aussi. Ils nous rendent notre salut, prouvant par cette action simple que la communication entre espèces différentes demeure possible.


Et puis c’est le drame.


EUX (nonchalamment) : Salut, les gars… Dites, est-ce que vous auriez des feuilles ?


J’exulte silencieusement avant d’ouvrir mon cartable.


MOI (aux anges mais nonchalamment) : Bien sûr ! Alors… des feuilles simples ou des feuilles doubles ? Parce que j’en ai aussi à petits ou à grands carreaux et…


EUX (nonchalamment) : …………………..


Et puis ils sont repartis en rigolant.


Il a fallu qu’on m’explique plus tard le principe des feuilles à rouler.


Les créatures célestes ne sont plus jamais venues me parler…


(Quand je vous dis qu’on aimerait bien changer deux ou trois trucs, des fois… )




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9 commentaires

  • Djay dit :

    Monde cruel… Mais tu sais, moi aussi j’ai eu des chemises Parker Lewis (que j’ai toujours d’ailleurs), moi aussi je n’obtenais que de vagues « ploc ploc » d’une guitare et tout comme toi la musique de virgin suicide n’accompagnait pas ma démarche de patate…

    Mais avec le recul je pense que c’est ce qui fait que je ne suis pas un vieux beau imbut de sa personne aujourd’hui. Ça serai vraiment intéressant de les retrouver ceux-là, savoir si ils sont tous devenus Kurt Cobain :)

    Sinon, encore que du bon, tu nous a manqué durant les fêtes !

  • Valeska dit :

    J’adore! Vive les ados pas cools!

  • Valeska dit :

    Oui, je remarque que parmi tous mes amis cools d’aujourd’hui, la plupart étaient des pas cools à l’époque. La conclusion suit d’elle-même. Pour ma part le revirement s’est effectué par transitions, entamé à partir de la 3e, abouti par un véritable succès en 1ère.

  • Obi-Wan dit :

    Je confirme, le livreur était très bon. J’ai juste eu du mal à digérer le casque de scooter…

    Je tiens à signaler au demeurant qu’avoir été une rockstar au lycée n’empêche pas de s’être fait chier sur la tête par un pigeon de ***** en jouant de la guitare sous un arbre…

  • Valeska dit :

    C’est la vraie justice ça: nous somme tous égaux face aux pigeons.

  • Agathe dit :

    J’adore la chute!! Merci pour ce fou rire…

  • Roze dit :

    Moi je ne me sens toujours pas cool mais je ne cherche plus à l’être… là est le progrès de l’ado qui grandit.

  • Valeska dit :

    Mais c’est justement pour ça qu’on est cools, Roze: parce qu’on s’en fout!

  • Lucile dit :

    Excellent, très bien raconté ! Ces mêmes tignasses gominées, tu les avais croisées (crasseuses cette fois) à la cour d’école, venant déchirer (gratuitement) le dessin que tu t’étais appliqué à faire pour ta maman, souviens toi ! je sais que ça ne se commande pas un billet, à son auteur (l’inspiration on vous dit, rien que l’inspiration), m’enfin un second volet dans la série « le monde des enfants est cruel » serait, j’en suis sûre, savoureux…

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Bonjour ! Je suis un jeune auteur/scénariste de 28 ans, installé à Paris.

Après des études de cinéma, et plus particulièrement de réalisation, j’ai décidé il y a plusieurs années de poursuivre mon exploration des différentes facettes du métier de raconteur d’histoire à travers l’écriture. Depuis, je surfe sur les différents modes d’expression dramatique que sont le scénario, la pièce de théâtre mais aussi la nouvelle et le roman. Vous trouverez sur le site une sélection de quelques uns de mes écrits, ainsi que des extraits téléchargeables. Vous pourrez également consulter mes projets de scripts ou de romans en cours. N’hésitez à venir jeter un œil sur le blog, où vous pourrez suivre mes péripéties en temps (presque) réel !

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