Quand il faut faire quelque chose de sa vie et que le temps file (et mes cheveux avec)
Ecrit le : 8 décembre 2009 |
3 commentaires >
Dans la catégorie : L'écriture: la vie, la vraie (le boulot, quoi). | Les trucs qui passent par la tête
Il semblerait que ce soit une question récurrente, ces derniers temps.
Enfin, pas seulement ces derniers temps, j’imagine. Parce que c’est un peu ce à quoi nos vies se résument la plupart du temps. A se poser ce genre de problèmes :
« Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? »
« Le temps passe, et regarde où j’en suis… »
« Je n’ai encore rien fait d’intéressant… »
« Ma vie n’a rien d’extraordinaire, tu ne trouves pas ? »
Que personne ne se sente visé en particulier, hein… Vous n’êtes pas les seuls à vous poser la question. Ou en tout cas à ME poser la question : il semblerait que la maladie s’étende. Que les questions poussent dans les têtes comme une flopée de champignons hallucinogènes tous plus toxiques les uns que les autres. Parce que ce genre de questions est d’une espèce très dangereuse, quoique très commune : elle se reproduit. Elle engendre d’autres questions toutes plus tordues les unes que les autres.
Des questions comme ça, on m’en pose sans arrêt depuis quelques mois.
Parce que j’imagine que vous pensez que j’ai la réponse. Comme si j’avais été soudainement doué de la faculté de prédire l’avenir, ou en pleine crise d’omniscience et d’omnipotence. Ou bien c’est mon côté auteur qui ressurgit, et on se dit « il passe ses journées à réfléchir à des sujets tordus, il doit bien avoir une ou deux réponses, même de mauvaise facture, dans son sac ». Ou alors c’est plus grave : j’ai peut-être une tête à avoir des réponses. Ça expliquerait deux ou trois choses. (on me pose souvent des questions auxquelles je n’ai pas la réponse)
Et bien en tout cas, en ce qui concerne vos interrogations existentielles, je vous le dis tout de suite…
Oui. J’ai la réponse. Mais je ne vous la dirai pas.
(haha)
C’était juste pour la blague.
C’est vraiment une maladie moderne que celle de se poser des questions aussi existentielles à une si grande échelle. Je veux dire, ça a toujours existé, mais pas d’une manière aussi démocratisée. Auparavant, quelques écrivains rachitiques et déprimés s’enveloppaient dans leur manteau long pour s’en aller marcher au vent mauvais, le visage fouetté par les embruns derrière leur écharpe de soie, pour parcourir le bord de mer en quête d’inspiration (ou d’un pistolet pour abréger les excès de sentimentaliste). En ces temps bénis, la déprime était une maladie réservée aux élites intellectuelles et sociales.
Et puis les autres, de toute façon, n’avaient pas le temps de déprimer. Ils travaillaient dur et ne se posaient pas de question, parce que maman n’avait pas de contraception à sa disposition au fond de la cabane et que les sept enfants commençaient à couiner. Alors oui, dans l’urgence, on pare au plus pressé et on file aux champs, ou tout ce qui se trouve dans le coin pour faire un peu d’argent. Gagner de l’argent, pendant longtemps, a constitué un but dans la vie tout à fait honorable. Et respectable. Aujourd’hui, vouloir gagner de l’argent, c’est un peu sale. Ça tache les mains. Il faut un contenu derrière. On ne peut pas vivre sa vie au premier degré comme autrefois. Il faut d’autres sens de lecture.
Parce qu’entre temps, messieurs dames (air ébahi de la foule hors d’haleine) est arrivée la fiction. Le cinéma, la littérature, la musique : toutes ces disciplines se sont démocratisées. Miniaturisées. Possiblement trimbalables partout avec soi, toujours, tout le temps. Les gens sont petit à petit devenus des spectateurs. Des téléspectateurs.
Des consommateurs d’histoire.
Et l’épidémie a pu commencer.
D’abord insidieusement, puis carrément au grand jour.
Nous sommes des éponges. Non, pas Bob l’éponge (bande d’incultes). Nous sommes des éponges à émotions. Nous aspirons à nous remplir de l’autre, à calquer nos réactions, nos ressentis, sur ce que nous voyons. Nous sommes des machines à imiter, et surtout des machines à comparer.
Et nous comparons sur ce que nous avons à portée de comparaison. Sur les films, dont les personnages sont plus exaltés que nous au quotidien. Plus vivants. Sur les séries. Sur les vies des artistes, des stars du cinéma, des sportifs de haut niveau, qu’on nous sert tous les jours à la cantine, à disposition dans les magazines people. Alors forcément, la comparaison fait mal. Et de nous imprimer au fer rouge ces problématiques terribles dans le crâne qui n’ont pas forcément lieu d’être.
Je conçois que la vie au quotidien puisse paraître moins intéressante que la vie d’un personnage de série. Et je vais tenter, modestement, de vous expliquer pourquoi.
Derrière le personnage de série, il y a un scénariste qui connaît par cœur les différentes ficelles de la dramaturgie. Il sait tenir le spectateur en haleine, il sait balancer le bon problème ou la bonne récompense au bon moment. Forcément. La série serait moins bonne si la totalité de l’épisode 12 de la saison 4 se focalisait sur le personnage principal en pleine dépression.
********
#76
SALON DE CHARLES-RINGO – INT./JOUR
CHARLES-RINGO est assis sur son canapé. Il porte une robe de chambre élimée au motif écossais par-dessus un pyjama sale et couvert de miettes de chips. Il regarde le vide d’un air bête. Sa barbe de plusieurs jours est elle aussi parsemée de miettes diverses et inconnues. On imagine que plusieurs jours se sont écoulés depuis la dernière fois qu’il a vu le jour. Soudain, CHARLES-RINGO ouvre la bouche et après un temps indéfini éructe quelques mots.
CHARLES-RINGO :
Putain… Vie de merde.
Avant de se replonger dans le quotidien gluant des journées moroses.
*********
Alors d’accord, j’imagine que Sam Mendes ou Philippe Lioret seraient capables de rendre ça intéressant. Mais avouez que là, tout le charisme de Charles-Ringo s’est envolé. Lui qui il y a encore quelques épisodes sauvait des vies au péril de la sienne, voilà qu’il picole et qu’il se colle des miettes partout. Sa vie est déjà beaucoup moins intéressante. C’est parce que le scénariste a cru utile de nous éviter le visionnage des scènes où Charles-Ringo s’ennuie chez lui, préférant commencer l’épisode au moment où le biper sonne.
CHARLES-RINGO (époussetant les miettes avant de décrocher) :
Allo ? Quoi, encore un attentat à la moutarde de Dijon? J’arrive tout de suite, les gars !
Le problème avec la vie dans les films, c’est qu’il y a des axes dramatiques. Des climax. Des tensions dramatiques. Des deus ex machina, des fois. Comme dans la vie. Sauf que tout ça est condensé sur deux heures. Et comme tout ce qui est condensé, le goût en est plus prononcé. La vie semble toujours plus intéressante sur grand écran. Et pas besoin de regarder le dernier Bruce Willis. Même les films à caractère réaliste, s’ils donnent l’illusion de la vie de tous les jours, n’en sont qu’une pâle imitation. Beaucoup plus intéressante. Beaucoup plus punchy.
Nous n’arriverons pas à nous enlever ces vies idéalisées de la tête.
Nous voudrons toujours faire mieux. Parce que nous avons nos propres standards imprimés en nous, maintenant. Trop tard pour reculer. Mais je ne dis pas que de temps à autre, il ne faudrait pas prendre un peu de recul vis à vis de tout ça.
D’accord, à mon âge, Kurt Cobain venait de se tuer après avoir révolutionné le rock n’roll.
D’accord, à mon âge, Orson Welles avait déjà réalisé Citizen Kane.
D’accord, à mon âge, Nicolas Sarkozy était déjà maire de Neuilly (bon, mauvais exemple)
Ça ne veut pas dire que nos vies en sont moins intéressantes. Nous ne pourrons pas tous être des soleils, mes amis. La plupart d’entre nous resteront dans l’ombre. Ils vivront leur vie sans excès, ils éviteront certaines embûches, et butteront dans d’autres. Ils mourront heureux, un peu tristes peut-être de ne pas avoir réalisé tous leurs rêves, mais bon… on ne peut pas tous être des numéros un. Des stars de cinéma. Des politiciens renommés.
Pour ça, il faut de la volonté. Il faut s’accrocher.
Travailler beaucoup, parce que ça ne vient pas comme ça. Il n’y a que dans les films que ça arrive d’un seul coup. Le scénariste a coupé la scène où l’entretien d’embauche se solde par un refus. Il a coupé aussi la scène où vous vous faites larguer pour la quinzième fois. Pas intéressant au regard d’une dramaturgie complète. Traumatismes secondaires, se dit-il.
Je reste persuadé que la fiction a fait beaucoup de mal. Elle a crée une addiction irréversible. Elle nous empêche de faire ce qui est vraiment bon pour nous. Vivre. Juste vivre.
Sans se préoccuper de l’éventuel spectateur qui pourrait regarder le film de notre vie et se dire « La vache, ce film est naze ! » avant de zapper sur une chaîne concurrente.
A cela, je n’ai qu’une seule réponse.
FOULE DES LECTEURS EN COLERE :
Va te faire #(ù%*£, spectateur de mes %µ*@=§!!!
Ta vie n’est pas un film.
Ta vie n’est pas un drame shakespearien.
Nous avons inventé la fiction pour voir se réaliser nos rêves. Pas pour les vivre.
Parce que le temps qu’on passe à se poser des questions, on le perd à ne pas avancer sur le chemin. Peu importe la direction, en fait. L’essentiel, c’est d’avancer.
Et c’est seulement ensuite que les rêves se font accessibles.
Bon, à part ça, je travaille à un nouveau roman. J’en fais le plan complet avant d’entamer le processus d’écriture à proprement dit, parce que les deux dernières histoires que j’ai commencées, je ne les ai pas finies. Après avoir écrit au moins 200 pages de chacune, je me suis retrouvé bloqué. Ce n’était pas allé dans la direction que je voulais, les personnages s’étaient un peu lâchés (voire relâchés) et n’étaient pas du tout conformes à l’idée que je m’en étais faite au moment où j’avais commencé à écrire.
Alors cette fois-ci, je fais un plan. Je résume l’histoire avant de la rédiger.
En fait, j’applique juste les principes que j’utilise en scénario à la littérature.
Il y a des chances que ça marche cette fois. En tout cas, j’ai juré-craché-devant-Dieu-la-vie-de-ma-mère que je n’écrirai pas d’autre histoire avant d’avoir terminé une première mouture complète de celle-ci (il faudra tout de même que je fasse une pause pour passer le concours du Conservatoire du Scénario en début d’année prochaine).
Et puis j’écoute les Beatles en boucle. C’est le jeu « Beatles Rock band » qui m’a redonné envie d’écouter les vrais disques. J’ai eu une frénésie d’achat. J’en ai acheté plein. Je les passe en boucle. En fait, je n’écoute quasiment plus que ça depuis cinq jours. Ces mecs étaient des brutes. De vrais révolutionnaires de la musique. Ils ont presque tout inventé. Et la plupart des morceaux (en tout cas des derniers albums) ne sont pas du tout datés. Ils pourraient passer à la radio aujourd’hui sans que l’on ressente un quelque côté désuet: ça marche toujours. Petite préférence pour Abbey Road. Celui-là est complètement fou.
C’est marrant, ce livre dont je m’entretenais en privé avec vous il y a quelques instants… il parle exactement du sujet traité plus haut. Ce truc sur la fiction et la vraie vie.
Sauf que le héros du livre en question, en appliquant les principes élémentaires, devient le héros de sa propre histoire. Il parvient à forger la réalité à sa propre convenance, en somme. Je pense que c’est vraiment possible.
Mais le livre démontrera que pour ça, il faut être un véritable génie au sens propre. Un génie comme je l’entends, il n’y en a pas plus de cinq ou six par siècle. Oui, ça restreint le champs des possibles. Mais ça demeure possible.
Je sais.
Ça ne va pas éclaircir le schmilblick, tout ça…
All about stories, buddies. All about stories.
Tags: Beatles, dramaturgie, questions existentielles, roman, scenario



3 commentaires
Merci, c’est rassurant de voir que je ne suis pas le seul a me prendre la tête sur le fait de ne pas être Kurt ou Orson à l’approche de la 30aine. Mais je pense que tu te sous-estime, tu as trouvé sans t’en rendre compte la réponse à mon dileme. Et moi qui allait vainement me résigner à tenter d’apprécier la vie telle qu’elle vient pwah ! C’est décidé, je t’ambauche pour écrire ma vie, ça serai tellement la classe de vivre sa vie tel on héros de roman de Julien Simon
Et puis si mon existance ne fait pas un best seller, on aura toujours moyen d’être des rock-star à 50ans
Pour les beatles tu as presque raison, genre ils ont tout inventé tout ça, néanmoins tu devrais écouter « pet sounds » des Beach boys, c’est apparemment l’album qui a influencé « sgt pepper’s… » selon Paul lui même, tu me diras ce que t’en penses ! A part ça je squatte pas mal ton site en ce moment, c’est mon hobby du mois, voilà…
Merci, Pao! ça fait plaisir… Quant aux Beach Boys, t’inquiète pas… Ils sont toujours dans un coin de ma tête!