Nous vivons en pleine fiction.

 

Cela ne vous a sans doute pas échappé.

 

Nos vies sont autant de constructions dramaturgiques en puissance. Elles n’attendent qu’une caméra pour les capturer. Elles n’attendent qu’une plume pour les figer dans l’immobilité du mot. Dans son immuabilité. Nous sommes les héros de nos fictions respectives. Le premier rôle du film de notre vie. Voilà.

Evidemment, il y a quelque chose de profondément ridicule dans cette assertion. Pour la plupart d’entre nous, l’existence est un chemin tracé droit dans le sable. Pas de variations, pas de folies, quelques larmes bien sûr, quelques joies aussi, mais pas de quoi s’emballer : nous ne serons jamais les héros d’une rocambolesque aventure. Nous ne gravirons jamais les sommets enneigés de l’Himalaya. Nous ne sauverons jamais des griffes du diabolique professeur expert en magie noire la jeune étudiante en sciences occultes.  Nous ne rencontrerons jamais le fier héros qui saura nous tirer d’affaire, l’homme mystérieux au regard de feu.

Ce ne sont pas des vies pour nous, qui sommes si ordinaires. Nous traversons l’existence comme une feuille tombée dans un cours d’eau : nous sommes là par hasard, nous allons au gré du courant et nous finirons là où nous avons commencé, dans l’oubli. Dans le néant.

Et pourtant… Et pourtant…

 

(insérer ici quelques cris de détresse, lamentations aigues et autres manifestations lacrymales…)

 

Nous avons tous la même aspiration à l’infini. A la beauté. A la globalité.

C’est un truc que l’on partage.

Et même si nos vies ne sont pas celles des héros du cinéma, nous les vivons sans rougir. Mais il y a un truc qui nous fait tenir. Une petite astuce qui fait que nous supportons de ne pas être les protagonistes principaux d’une série à succès, qui fait que nous supportons le quotidien en rêvant à des jours meilleurs. Un truc tout bête.

 

Nous faisons semblant.

 

Nous vivons notre propre film.

Celui-là ne sera jamais projeté sur grand écran. Il ne fera jamais l’objet d’une adaptation télévisuelle. Mais il existe juste là, derrière le front, juste au-dessus des yeux. Cette dramaturgie personnelle, enfouie au fond de nos tripes, dont nous sommes les héros.

 

Evidemment, l’accès favorisé à la fiction n’a rien arrangé. Soyons honnêtes, nous vivons complètement cernés par la fiction. Par les histoires. Nous sommes d’avides consommateurs de séries télé. Nos codes sont ceux du cinéma, de la littérature quelquefois, mais principalement de la télévision. Nous vivons dans une fiction permanente dont nous sommes les héros. Alors il y a des épisodes un peu moins gais que les autres, parce qu’il faut bien que certains épisodes vous coupent le souffle, et puis il y en a des biens, du genre de ceux qu’on enregistre sur vidéo et qu’on revoit avec plaisir quelques années plus tard.

 

Et comme pour toute fiction, vous avez votre bande originale personnelle.

Elle n’appartient qu’à vous. Ce sont vos disques, vos sons, ceux qui vous ont accompagné, qui ont nourri votre imaginaire toutes ces années.

 

Vous me suivez ?

L’apparition des baladeurs portatifs a été particulièrement favorable à l’émergence de sentiments tels que ceux-ci. Avant, c’était un peu compliqué de se faire une B.O. personnelle, il fallait ramener un orchestre, ou au moins quelques musiciens: difficile de se promener dans la rue avec de la musique. Imaginez Napoléon, seul sur l’île de Sainte Hélène, marcher au vent mauvais, le chapeau rabattu et la main dans la doublure, au son d’un Beethoven (la 5ème, bien sûr) : et bien il lui aurait fallu un orchestre. Alors que s’il avait eu la bonne idée de naître quelques années plus tard, il aurait eu un IPod. Beaucoup plus facile d’entretenir un spleen avec des écouteurs sur les oreilles.

 

Nous avons tous fait ça. Mettre les écouteurs, se promener dans la rue. Ou plutôt se promener dans le clip, puisqu’une césure se fait soudain, entre réalité factuelle et réalité rêvée. Tout à coup, les caméras sont là, elles suivent votre marche. La musique, comme tombant des nuages, vous enrobe. Elle tourne autour de vous. Vos lèvres se mettent à remuer, elle se synchronisent sur les paroles du chanteur. Vous êtes le chanteur. Si la chanson est triste, le clip l’est aussi. Vous marchez plus lentement. Vos yeux se perdent dans le vague. Quelques passants vous regardent d’un air étonné, avant de détourner les yeux et de retourner à leurs affaires. Ils n’ont pas la même musique que vous dans les oreilles. Ce serait si facile si tout le monde écoutait la même musique au même moment. Vos pas se ralentissent, ou bien ils s’accélèrent, tout dépend de la chanson. Vous êtes la chanson. Vous la vivez corps et âme. Et bon sang, qu’est-ce que c’est beau, de vivre un instant en dehors de toute plausibilité. De vivre pour soi, rien que pour soi, et de n’être que soi. Pas seulement un produit de tous les autres.

 

Vous avez remarqué à quel point les chansons nous accompagnent ?

 

Quand je parle de bande originale de nos vies, je ne mâche pas mes mots. Les musiques nous collent à la peau. Quelquefois il suffit simplement de quelques notes qui résonnent pour que les souvenirs affluent.

C’est un très bon pense-bête.

Je veux dire, un bon pense-bête pour se rappeler de ses propres souvenirs.

 

Pour ma part, j’ai un souci de mémoire. Je ne me rappelle de pas grand-chose, c’est vrai. On me l’a suffisamment reproché. On répond à ma question, et je la repose six mois plus tard en ayant oublié la réponse. En ce qui concerne certains, j’ai bien pu poser la question cent fois. Romy, je ne suis toujours pas certain du travail que font tes parents. C’est terrible, je voudrais m’en souvenir, mais je n’y arrive pas : ça entre par une oreille et ça ressort par l’autre. Et à cet instant précis, je m’en veux énormément. Je crois que je vais me les faire tatouer, ces professions, pour en finir une bonne fois pour toutes. J’ai dû te poser la question cinquante fois depuis nos seize ans. C’est même devenu une blague entre nous.

 

Alors la musique arrive à point nommé.

 

Parce que la musique, ou en tout cas certains morceaux, ont un effet thérapeutique. Ils ont le pouvoir de me replonger instantanément dans le passé. De ressentir les mêmes émotions, de revoir les couleurs, de me retrouver baigné dans les odeurs. Je récupère tous mes sens, ma mémoire s’éveille. Je me rappelle de l’odeur d’un vêtement. Je me rappelle de la texture d’un mur, de sa rugosité lorsque j’y passais ma main. Je revois des visages oubliés depuis longtemps, aimés puis oubliés. Quelquefois aimés passionnément, mais les souvenirs ne viennent pas. Il faut la chanson. Le catalyseur.

 

Les chansons sont des catalyseurs d’émotion. Elles retiennent les souvenirs comme des éponges gorgées d’eau. Il faut les presser fort, et le jus coule à flots. Mettez le disque de la bande originale sur la platine, et le tableau s’éclaire.

 

Dans cette époque d’image, tout est sujet à l’enregistrement vidéo. Vous avez remarqué à quel point la réalité est toujours moins belle que le souvenir ? Il y a certaines vidéos que l’on aimerait ne jamais avoir revues. La réalité était tellement plus belle lorsqu’elle se terrait dans nos têtes. Tout était plus gracieux, moins lourd. Pour se créer des souvenirs, un conseil : oubliez vos caméras, oubliez vos appareils photo. Posez les écouteurs sur vos oreilles et vivez l’événement — soit tout de suite, soit un peu plus tard, quelques heures au plus, en y repensant — avec une musique choisie.

Des années plus tard, des dizaines d’années plus tard, vous pourrez réécouter la chanson. Et là, miracle, tout revient. Les émotions, les couleurs, tout est là, tel que vous l’avez vécu.

La magie est intacte.

Rien n’est écorché.

Ça vaut toutes les vidéos du monde.

 

Quitte à dramatiser sa vie, autant le faire à fond. Le volume à fond, j’entends.

 

Une sélection de mes chansons. Celles qui me rappellent des choses. Il n’y a pas de légende en-dessous, mais les morceaux parlent d’eux-mêmes, je pense. Prenez quelques minutes pour les écouter. Vraiment, surtout si elles vous rappellent à vous aussi certaines choses. Pour les gens de ma génération, ce sont des chansons que nous partageons. Elles sont notre mémoire collective. Elles vous évoquent quelque chose à vous aussi.

Et nous avons trop souvent pris l’habitude de zapper. Nous passons trop vite d’un sentiment à l’autre. Posez-vous un instant. Réfléchissez. Laissez-vous aller au flux et au reflux des émotions passées. C’est quelquefois triste, mais souvent vivifiant. On se rappelle soudain qu’on en vit pas que dans un éternel présent. Qu’on a aussi un passé, et qu’il nous a construit au gré, quelquefois, des destructions.

 

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C’est typique, cette chanson me rappelle l’année de mes quinze ans. Et tout ce qui va avec.

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Pareil pour celle-là.

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Rhoo, le spleen…

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Pour (se) finir…

Et puis si vraiment vous en avez envie, je vous propose une expérience : vous pouvez laisser l’une de ces chansons tourner tandis que vous relisez ces quelques lignes.

 

Ainsi, à chaque fois que vous entendrez la chanson, vous repenserez à ce principe de bande originale de vie. Et si ce ne sont mes mots, le souvenir au moins refera surface…

 

(bien, j’espère que c’était suffisamment déprimant pour vous, aujourd’hui :D )