Ce n’est pas pour me vanter, parce que ce n’est pas spécialement mon genre, mais il m’arrive tout de même d’avoir des idées.

Bon, elle ne sont pas forcément toutes géniales, hein.

La plupart du temps, elles sont même assez ratées. Ça arrive à tout le monde, n’est-ce pas, d’avoir une mauvaise idée. C’est même le lot de la plupart de gens.

 

(Appuyez sur le bouton pour revenir dans le passé et assister à une conversation en flash-back : vous êtes avec moi, chez des amis, lorsqu’un inconnu vient m’adresser la parole. Ne vous en faites pas, il ne peut pas vous voir. Heureusement pour vous.)

— Salut.

— Salut.

— Machine m’a dit que tu écrivais.

— Oui, c’est vrai, enfin j’essaye. Tu sais, c’est pas facile, surtout quand on a un boulot à côté et que…

— Parce que moi aussi, j’écris.

— Ah.

Ici, faire une pause. Dans ce foutu pays, tout le monde écrit, et personne n’en a rien à faire de ce que vous, vous écrivez. Bien entendu, tout le monde a le droit d’écrire, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais il ne se passe pas une soirée sans qu’un sinistre inconnu, à un moment quelconque de la conversation, me raconte le pitch de sa prochaine super-production.

— Ce serait l’histoire d’un type qui a perdu la mémoire…

—Ah… Ouais, heu… vachement bien, ça…

— Et il y aurait un mystère dans son passé, tu vois, un truc un peu bizarre…

Ici, mes oreilles comment à fondre. Poliment, je le laisse continuer.

— Tu crois que c’est possible d’intégrer la NASA à une histoire qui se passerait en France… parce que ce serait vachement plus facile pour mon histoire, rapport au climax…

 

Juste pour dire que des idées, tout le monde en a tout le temps. Le tout est de trouver une oreille compatissante à qui la raconter. De manière générale, vous ne m’entendrez jamais vous raconter une de mes histoires. La plupart du temps, vos efforts resteront vains et je me contenterai d’un «  heu…. Ben… c’est compliqué… », ce qui est certainement la pire des manières de se vendre, j’en conviens. Et puis je raconte moyen à l’oral.

Si nous revenions à l’endroit où je vous avais laissés (oui, juste avant la machine à remonter le temps) ?

 

J’ai un rapport étrange aux idées.

D’un côté, bien sûr, elles me nourrissent. Elles apportent ce petit plus qui fait que je trouve ma vie plus intéressante que celle d’un babouin ou d’une télécommande universelle, même si j’ai un grand respect pour les babouins (et dans une moindre mesure, pour les télécommandes universelles). Je passe ma vie à trimballer des carnets de toutes tailles, avec stylos en correspondance, afin de noter tout ce qui me passe par la tête (pas tout non plus, je ne suis pas Jean-Pierre Jeunet, je ne compte pas les pavés qui composent la Place de la Concorde pour le recaser dans un film). Ma dernière lubie, d’ailleurs, est d’acheter un carnet par idée. J’ai un défaut, j’aime l’ordre. Et je ne supporte ni les coupes de cheveux hippies, ni les émissions littéraires, ni les carnets mal organisés. Alors il faut un carnet à chaque fois que j’aborde un nouveau sujet, plus un carnet annexe dans lequel noter les embryons d’idées (vous suivez ?) qui constitueront peut-être la matière à créer un nouveau carnet.

 

A ce stade du texte, je vous autorise à me traiter de scriptopathe.

 

Et d’un autre côté, elles m’angoissent. Ou plutôt leur absence m’angoisse. Soyons réalistes, j’ai beaucoup moins d’idées qu’à dix-huit ans. A dix-huit ans, j’avais une idée par minute. Aujourd’hui, quand j’en ai une par jour, c’est un jour faste. Il faut dire aussi qu’avec les années, le niveau d’exigence s’est un peu rehaussé et que la plupart de mes idées de jeune auteur ne passeraient même pas les qualifications à l’élaboration d’un nouveau carnet. Mais à l’époque, j’avais l’impression d’être vachement créatif lorsque j’imaginais l’histoire d’un bonhomme de neige vivant.

 

Du coup, j’ai un peu peur de me tarir.

 

Fort heureusement, l’Univers a été généreux avec les auteurs en leur offrant la nuit, et l’insomnie qui va avec.

Parce que lorsque vient l’heure de se coucher, il n’est plus question de réfléchir. Mais alors plus question du tout. Le coucher est un temps sacré (béni, diront les plus prolifiques) où la moindre ingérence du processus créatif peut s’avérer désastreuse pour le temps de sommeil. Voyez, dans le noir complet et dans le silence, on réfléchit beaucoup mieux qu’au milieu d’une foule hurlante en plein concert de death-metal. D’autant que j’ai un rythme de grand-père : je dois dormir huit heures pour être en forme. Sinon, je peine à me lever, je ne me sens pas bien, la vie est laide, les gens sont moches, etc. Par contre, au bout de huit heures, pas besoin de réveil : mes yeux s’ouvrent tout seuls, comme mus par une mécanique inconnue, mystérieuse, et très très pratique.

Donc pour ne pas me pourrir mes huit heures, il faut absolument que je me couche sans penser. Parce que sinon, ça n’en finit pas. Ça rebondit en tous sens, ça se renvoie la balle, c’est un enfer. Et puis c’est fatiguant, vraiment, d’éteindre la lumière pour la rallumer ensuite toutes les cinq minutes, parce que mince, j’ai trouvé la suite idéale pour cette séquence, et paf, une idée de nouvelle, ah mais non, ce serait mieux en roman, et pourquoi pas en faire un scénario, il faut que je le note dans mon carnet, ah mais mince, pas celui-là, l’autre, celui qui est dans mon sac, il faut que je me lève, que je fasse gaffe aux meubles dans le noir, que j’affronte le monde cruel et froid hors de ma couette pour retourner me coucher, avant d’avoir une nouvelle idée et de me laisser emporter par la vague, aaaaaaaaaaaaaah !!!

C’est insupportable.

En même temps, c’est de ma faute : je n’ai qu’à pas poser mes carnets sur la table de nuit. Ça éviterait la tentation d’avoir à y écrire quelque chose. N’empêche que l’ingérence des idées est nuisible à mon temps de sommeil. Il a fallu que je trouve une parade. Un truc infaillible.

Alors j’ai fini par trouver. Et j’ai élaboré une technique.

La technique dite « de la bêtise suprême ».

(Parce que s’imaginer du noir pour ne penser à rien, c’est inutile : il y a toujours une idée idiote qui vient saloper votre beau mur de noir.)

Je m’imagine un petit pois au milieu de rien.

(Observez comme ça a l’air bête, un petit pois. Et vous n’avez pas tort! Dans le petit

microcosme des plantes, les petits pois sont plutôt mal vus question culture générale.)

C’est un peu le principe des Propriétés de Henri Michaux (que vous pouvez lire à l’occasion, ça ne vous ferait pas de mal). Il faut partir de rien, et commencer à construire un paysage. Brin d’herbe par brin d’herbe, caillou par caillou, et surtout ne rien oublier en route car sinon, les choses s’effacent, et il faut tout recommencer.

Bien. Ensuite, une fois que j’ai convenablement visualisé le petit pois, je commence à le faire rouler. D’abord sur une petite pente, puis sur un chemin vicinal. De fil en aiguille, le paysage s’élargit, se densifie. Le chemin devient une route, passe par une forêt, un château. Il rencontre des gens, pas longtemps hein, parce qu’il ne faudrait pas qu’ils viennent me parler: il ne manquerait plus qu’ils me filent une idée, les cons !

Au bout d’un certain temps d’errance, je finis invariablement par m’endormir. Parce que mine de rien, c’est assez crevant de maintenir cohérent tout ce petit périple. Ça occupe le temps de cerveau disponible, comme TF1. Chacun sa technique. Et ne venez pas me demander le pourquoi du petit pois, parce que je pense qu’il serait plus malin de le lui demander à lui, en l’occurrence. Moi, je n’ai jamais demandé à ce que ce soit un petit pois qui vienne me hanter avant de m’endormir. J’aurais préféré Chuck Palahniuk. Ou Frank Dubosc (n’allez pas voir Cinéman, c’est un des pires films de la terre. par contre, The Box de Richard Kelly est plutôt très bien).

En tout cas, ce cher petit pois a un mérite : celui de me permetre de me vider la tête lorsque me prend l’envie de vouloir éteindre mon cerveau.

Il y a un temps pour tout. Un temps pour penser et un temps pour pioncer.

Donc finalement, on dirait que le tarissement n’est pas pour tout de suite.

 

Voilà, c’était un petit truc qui me passait par la tête. Parce que l’heure de se coucher approche, et donc avec elle l’heure de retrouver mon petit pois. Et puis aussi parce qu’il faut bien le dire, c’est effectivement pas facile de trouver un truc intéressant à raconter.